Histoire : << - Vous savez, cet enfant est . . . très spécial. Vous avez du courage d'accepter de vous en occuper.
-Nous n'avons eu aucun renseignement quand à lui. Peut-être pourrions nous en savoir plus ?
-Comment ça aucun renseignement ?
-On nous a seulement donné son prénom, et dit qu'il fallait qu'on le prenne.
-Pourquoi vous ?
-Nous sommes la seule famille d'accueil à des kilomètres à la ronde, et aucun enfant en ce moment.
-Bon . . . Je vous emmène chez la directrice, elle vous donnera tous les papiers de cet enfant, et vous donnera un . . . aperçu de sa vie. >>
Aussitôt dit, aussitôt fait. Le couple suivit la jeune femme dans l'escalier de l'orphelinat, jetant un regard dégoûté aux fenêtres sales, à la moquette miteuse. Le bureau dans lesquels ont les fit rentrer n'était guère plus reluisant. Derrière le table poussiéreuse, et une petit femme à l'air revêche les attendaient. Sans un mot, elle les fit asseoir.
<< -Bon. La façon dont on vous a demandé de vous occuper de cet enfant n'est pas conventionnelle, je le sais très bien. Maintenant que vous êtes ici, et que les papiers sont signés, je peux vous mettre au courant.
-Il est si terrible que ça ?
-Il faut bien que vous compreniez, Monsieur, Madame Itô, que cet enfant est . . . spécial.
-Spécial ?
-Il n'est pas arrivé ici dans de bonnes conditions . . . Contrairement aux autres, pour la plupart orphelins depuis la naissance, Shinzaburo a déjà 10 ans.
-Il a donc connu sa famille ?
-Malheureusement pour vous, oui.
-Un accident ?
-Un meurtre. Il semblerait que ses parents aient été sauvagement massacrés, sous ses yeux, alors qu'il se cachait dans la soupente de l'escalier. Les tueurs en avaient visiblement après ses parents seulement. Ils n'ont pas fouillé la maison, sinon ils l'auraient probablement trouvé.
-Oh mon dieu . . . C'est ce crime odieux dont parlent toutes les radios ?
-Celui-ci. Shin n'a pas prononcé un mot depuis qu'il est arrivé ici. On ne peut pas toucher sans qu'ils se mette à hurler, il entre dans des crises d'hystérie terrible, on ne peut pas s'approcher de lui. Dès qu'il croit entrevoir une forme de violence, il se met à pleurer, à crier. Il n'est pas méchant, mais je ne crains que son état mental ait été . . . altéré, par ce à quoi il a assisté. N'importe qui serait devenu fou en voyant ça . . .
-Et c'est maintenant qu'on nous prévient ?
-Il faut que quelqu'un s'occupe de lui. >>
C'était sa façon de clore le sujet. Il était hors de question qu'ils gardent cet enfant. Il effrayait les autres, s'occuper de lui était une véritable corvée, et il avait une forte tendance à devenir violent quand on cherchait à s'approcher de lui. Les futurs parents d'accueil descendirent l'escalier qui menaient à la grand pièce de jeux où se trouvaient les enfants à cette heure-ci. La jeune femme de l'accueil de l'orphelinat leur adressa un sourire compatissant, avant de les guider vers le fond de la grand pièce. Assis dans un coin, recroquevillé sur lui-même, se trouvait un petit garçon. Il avait ramené ses jambes contre lui, et tenait ses bras fermement enroulés autour. Le front posé sur ses genoux, la seule chose que l'on pouvait voir de lui étaient ses cheveux noir de jais, qui lui descendaient jusqu'à la taille. Sa peau était d'une pâleur extrême, il ne bougeait pas d'un centimètre, seulement à peine secoué par sa respiration.
-Shinzaburo ? Allez, viens, ces gens sont là pour te voir. Shin, sois gentil, tu vas enfin pouvoir partir d'ici. Toutes tes affaires sont prêtes. Voyons, sois un grand, lève-toi.
La jeune femme s'accroupit près de lui, et posa une main légère sur sa frêle épaule. Aussitôt, le petit garçon se dégagea d'une manière brusque, avant de relever doucement la tête, et planter ses yeux dans ceux de sa future mère adoptive. Cette dernière fronça les sourcils. Le regard du petit était presque effrayant. Ses yeux étaient plus que bruns, ils étaient d'un noir dans nuance, il était presque impossible de savoir où il regardait, impossible également de réussir à déceler une quelconque émotion là dedans. Enfin, il n'était sûrement pas si terrible que ça, Izumi se faisait sûrement des idées, avec ce qu'on leur en avait dit ! D'ailleurs, il se relevait avec lenteur, révélant une taille plus petite que la moyenne. Il fit quelques pas vers eux, et semblait plus résigné qu'heureux de quitter les lieux.
Les ennuis commencèrent en sortant du bâtiment. Pour rejoindre leur véhicule, il fallait traverser une route. Izumi Itô attrapa doucement la main de Shinzaburo, et le dira gentiment vers l'avant. Ce dernier ouvrit de grands yeux, avant de retirer précipitamment sa main. Ce geste ce répéta plusieurs fois de suite, jusqu'à ce que sa presque mère, agacée, lui attrape fermement le bras pour le faire avancer. Devant ce contact qui semblait presque le brûler, Shin recula avec violence, ferma les yeux, et se mit à hurler. Les passants de retournèrent, et tout le monde pu voir le petit garçon reculer en se débattant, jusqu'à rencontrer le mur contre lequel il se laissa glisser, ramenant tous ses membres tremblants contre lui. Il fallut pas moins d'une demi-heure pour le faire bouger et monter dans la voiture. Le reste de la soirée se déroula sans encombre autre que le silence perpétuel du garçon, et son refus de contact avec les autres.
Son silence, Shin le garda pendant de longues années. Plus le temps passait, plus il gagnait en indépendance. On avait pris la décision de le laisser le plus longtemps possible dans cette famille, jusqu'à ce qu'il soit en âge de se débrouiller entièrement seul. Une grosse somme d'argent lui appartenait, reçu en héritage de ses parents biologiques. Ses seuls parents, pour lui. Sa famille d'accueil relativement gentille avec lui. Ils avaient d'ailleurs pris sous leur aile un autre garçon, bien plus jeune que lui. Shin évitait de le voir au maximum. Il n'avait pas besoin de compagnie d'ailleurs.
-I . . . Iz . . . Izumi
Sa voix éraillée le fit terriblement souffrir, alors qu'il tentait d'appeler son mère adoptive. Devant lui, deux corps ensanglantés, sur le sol. Deux corps qu'il ne connaissait que trop bien, pour les avoir vus se faire tuer cinq ans plus tôt. L'adolescent descendit l'escalier en courant.
-Iz . . . Izumi !
-Mon dieu mais . . . Shin ! Tu parles !
-Izumi . . . Dans ma ch-chambre. . . Ils s-s-sont morts . .
-Qui ça ?
La jeune femme le suivit jusqu'à sa chambre, où se trouvait . . . rien. Le sol était propre, il n'y avait pas de traces de sang.
-Mais Shin, de quoi tu parles, il n'y a personne dans ta chambre . . .
-Ils . . . Ils étaient . . .l-l-la . . .
Aussitôt, le jeune homme se racla douloureusement la gorge. Cinq ans de silence, et il laissait enfin échapper un filet de voix. Combien de fois il revit les corps ? Beaucoup trop. Ce fut la première manifestation de son pouvoir. Il voyait plein de choses, dès qu'il y pensait. Il ne fut pas rare qu'il voit brusquement apparaître des objets, des gens, et bien souvent, ses parents. Il cru dur comme fer à des hallucinations, jusqu'à se rendre compte qu'il n'était pas le seul à les voir. Et il lui fallut encore plusieurs mois pour accepter que cela venait de lui. Malgré tout, c'était devenu une évidence. Et sa famille adoptive se méfiait de lui. Imaginez, tout de même, le choc, l'enfant qu'ils avaient récupéré faisait apparaître des choses, ce n'était pas naturel ! En plus de ça, ses excentricités commençaient à les déranger.
En effet, il n'était pas rare de voir arriver Shinzaburo avec des lentilles, des cheveux colorés, décolorés, courts longs. Il lui arrivait également de prendre brusquement du poids, de le perdre . . . Le problème se posait quand Shin, désespéré, tentait vainement de leur expliquer qu'il avait bien besoin d'avoir un peu de liberté. Il n'était pas rare que Fuyuki, son père adoptif, se mette à lui hurler dessus. Si Izumi acceptait ses différences sans rien dire, son presque père ne les supportait pas. La bonne ambiance qui régnait depuis que Shin avait retrouvé la parole disparaissait. D'ailleurs, en réponse à ces disputes régulières, l'adolescent recommença à se réfugier dans le silence. Au grand damne de son père, il manquait cruellement de maturité, et ne faisait aucun effort pour s'améliorer. Il trouvait du réconfort seul dans sa chambre, se parlant à lui-même, imaginant de plus en plus fort qu'il n'était pas seul. Chacun semblait avoir oublié qu'il n'avait pas eu une enfance comme les autres enfants, et que, comme les avaient prévenus la directrice de l'orphelinat, le jour de son départ, son état mental laissait un peu à désirer. Mais bien sûr, ces renseignements et recommandations étaient passées à la trappe.
Ce soir là, Fuyuki Itô convoqua son presque fils, Shinzaburo Satô, dans son bureau. Il affichait une mine réjouie, mais qui ne présageait rien de bon. Le jeune homme, de maintenant 17 ans, prit place en face de lui. Son père d'accueil posa devant lui une liasse de papier, ainsi qu'un billet de train. Un aller simple.
-Shinzaburo, nous avons enfin trouvé.
-Quoi ?
-Nous t'avons enfin trouvé un . . . établissement.
-Etablissement ?
-Oui, pour les gens . . . comme toi. On y avait déjà envoyé ta cousine, il y a quelques années.
-Orphelinat ?
-Non, non bien sûr, tu verras en . . . te rendant sur place.
-Au milieu de l'année ?
-Ils acceptent des élèves à n'importe quel moment.
-Quand ?
-Tu pars dans une semaine.
-Les papiers ?
-Toi. Des papiers attestant de ton identité, du fait que nous t'avons accueilli pendant toutes ces années, ton carnet de santé, tes bulletins scolaires . . . Enfin, tout quoi.
Shin soupira, avant de se relever, de prendre les papiers, et de sortir. Arrivé à sa chambre, il sortit une petite valise, et jeta au fond le bloc. La nouvelle passait mal, très mal. C'était donc à ça que se résumait sa vie : un paquet de feuilles.